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Elles Tournent à Cannes

12 - 23 Mai 2026

À l’occasion du Festival de Cannes, Agnès, membre d’Elles Tournent, a suivi les projections et rencontres professionnelles. Elle partage ici ses impressions, ses coups de cœur et les réflexions que cette édition lui a inspirées.

Le 79ème festival de cannes et la cause des femmes

Par Agnès HUBERT

Indéniablement le festival de Cannes s’impose depuis quelques années comme une plateforme de mise en lumière des luttes de femmes dans le monde du cinéma et d’appels répétés à une action des institutions et de l’industrie pour un changement durable. 

Ainsi les évènements et rencontres de Metoo cinéma, le collectif 50/50…  

Ainsi comme ce fut le cas dans cette 79ème édition, la projection de films traitant délibérément des luttes pour le droit à disposer de son corps (l’affaire Marie Claire, beau film de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, sur le procès de Bobigny mené par giselle Halimi en 1973), de femmes en résistance contre la violence sociale et de genre (la mas dulce de laila Marrakchi sur des marocaines qui viennent en Espagne faire la cueillette des fraises; mémoire de fille de Judith Godreche sur le traumatisme de la découverte de la sexualité par une jeune fille d’après Annie Ernaux) et l’assignation à la maternité (Ton animal maternel de Valentine Maurel) affichant des caractères de femmes fortes (ma palme va a « Clarissa » un film nigérian de Ari et Shuko Essini avec la formidable clarissa vaughan qui revit les thèmes du roman « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf dans les milieux bourgeois de Lagos mais aussi, l’Afrique a l’honneur, le film de Marie Clementine Dusabejambo, « Ben’imana » sur le courage des femmes et des mères dans les processus de réconciliation au Ruanda) et d’hommes à la masculinité soft (le délicat « Coward » de Lukas Dhont en est le meilleur exemple); Autant d’images qui démontent les stéreotypes et ouvrent des espaces de liberté.

Ainsi également, dans les concours secondaires les réalisatrices ont raflé cette année la majorité des prix (100% de prix a des réalisatrices a la quinzaine des cinéastes : « je vois des immeubles tomber comme la foudre » de Clio Barnard, « l’espèce explosive » de Sarah Arnold, « Shana » de Lila Pinell). Le prestigieux Carosse d’or a été decerné a Claire Simon pour sa carrière de réalisatrice (son film Ecrire la vie, Annie Ernaux raconté par des lyceennes et lycéens passe a Bozar les 3 et 7 juin). Autre concours, « la semaine de la critique » a primé 4 réalisatrices sur 5 prix (Blerta Bashalli et Nicole Borgeat pour DUA, Zou Jing pour A girl unknown, Aina Clotet pour Viva et Marina Atlan pour la Gravida. A « Un certain regard », sur les 5 films primés, 2 sont allés à des réalisatrices : Sandra Wollner pour « Everytime »; et le prix de la meilleure actrice aux 3 actrices de Siempre soy tu animal materna mentionné plus haut. Enfin, la caméra d’or au premier film ruandais à recevoir un prix à Cannes (le film de Marie Clementine Dusabejambo mentionné plus haut)

En très positif aussi, les institutions avancent de nouvelles mesures pour promouvoir la parité a tous les niveaux de l’industrie. Ainsi, la ministre française de la culture (Catherine Pegard) déplorant que la part des réalisatrices n’ait pas progressé depuis 10 ans en dépit du bonus accordé aux productions respectant les objectifs de parité, a annoncé qu’en cas d’absence flagrante de parité, le CNC va mettre en place un malus qui pénalisera les projets qui ne comportent pas suffisamment de femmes à tous les niveaux de la production. Cette mesure sera mise en place avec progressivité entre le 1/1/2027 et 2030, l’objectif étant d’atteindre 40% de chefs de postes occupés par des femmes. Le malus (dont le niveau n’est pas encore décidé !) sera appliqué en 2027 pour les productions où moins de 3 femmes occupent ces 15 postes. Ce seuil passera à 4 en 28 puis a 5 en 29, etc…Ce malus aura un impact sur l‘ensemble des films agréés par le CNC, toutes nationalités confondues. En contrepartie, un bonus s’appliquera dès que l’objectif de 40% de femmes dans les 15 postes précités sera atteint.

De surcroit, une proposition de loi pour contrer les violences sexistes et sexuelles (VSS) dans la culture sera votée très prochainement par le parlement (FR), concrétisant en 19 articles les recommandations de la commission d’enquête sur les VSS dans le cinéma crée en 2025

Paroles, paroles…

En dépit de ces avancées, des discours engagés en ouverture et clôture du festival  (d’Eye Haidara, Isabelle Huppert, Barbara Streisand, Demi Moore) et d’une ambiance en apparence consensuelle sur le sujet, symbolisée également par le choix de Thelma et Louise comme poster du 79ème festival,  il reste  que la chanson de Dalida résonne dans tous les commentaires sur la place des femmes :  dans la sélection officielle, le compte n’y est pas : 5 films de réalisatrices sur 23 et un seul primé…il y a même recul puis qu’il y en avait 7en 2025. Toutes sélections confondues les réalisatrices représentent 30% des films, en dessous des 33% en 2023 et bien en dessous de leur représentation dans d’autres festivals dont la Berlinale qui a atteint la parité. Cela veut dire moins de films de réalisatrices proposés aux jurys de sélection car elles continuent à avoir plus de mal à obtenir des financements et elles tournent à budget plus modeste : « le devis moyen des films réalisés par des femmes est inférieur de 44% a celui des films réalisés par des hommes et elles réalisent moins d’un quart des films qui sortent en salle » (Gaétan Bruel, président du CNC). 

Cela veut dire aussi un changement systémique plus lent car il est flagrant à présent que les thèmes des films sont polarisés selon la proportion de femmes ou d’hommes dans les postes de responsabilité de la production. Ce fut d’autant plus notable cette année que la guerre a pris une place importante dans le festival (En compétition : Notre Salut  d’Emmanuel Marre( sur le rôle des fonctionnaires de vichy dans la collaboration) ; Moulin de LazloNemes sur l’arrestation de Jean Moulin et sa torture par Klaus Barbie et Coward de Lukas Dhondt (centré sur les conséquences morales et psychologiques de la guerre) mais aussi Fatherland de Pavel Pawlikowski (retour du prix Nobel Thomas Mann dans l’Allemagne devastée de 1949)  et le très beau fils des Jarvis, « Bola negra » sur fond du Franquisme qui force à exécuter ses amis ou encore le Minotaure d’Andrei Zviaguintsev qui a obtenu le grand prix du festival pour une tragi comédie familiale métaphore de la Russie contemporaine ; dans son intervention a la remise des prix il a invité poutine a « mettre fin à ce carnage, le monde entier attend cela » ; et Hors competition : La bataille de Gaulle : l’âge de fer d’Antonin Baudry ,  l’apaisement (attonement) de Reed Van Dyk sur la vie douloureuse d’après la guerre d’Irak d’une famille irakienne et d’un marine responsable d’assassinats et la troisième nuit de Daniel Auteuil sur l’exfiltration de 108 enfants juifs du camp de Venissieux avant l’arrivée des nazis en zone libre 

En contrepoint, les films qui analysent des quotidiens difficiles et des femmes en lutte ordinaire de Charline Bourgeaois Jacquet dans la vie d’une femme, de Marie Kreutzer dans Gentle monster (le père de mon fils est pedophile), Garance de Jeanne Herry (dans lequel Adèle Exarchopoulos actrice alcoolique vit et se bat avec son mal), sont le fait de réalisatrices.

Ce panorama ne serait pas complet sans mentionner le très sensible « soudain » de Hamaguchi Ryusuke (réalisateur de « Drive my car ») sur un scenario humaniste et tendre porté par deux actrices remarquables (virginie Efira et Tao Okamoto.) et enfin puisse le message de Fjord, la palme d’or attribué à Christian Mungiu, contre les fanatismes et les exclusions, civils et religieux, être entendu.

En conclusion

Ce festival aura-t-il fait avancer a bas bruit la mise en scène de femmes « agentes » de leur destin et reculer le stéréotype des starlettes faire valoir ; il aura traité subtilement mais aussi ouvertement de l’emprise et des cinquante nuances de violence faites aux femmes, a l’orientation sexuelle, aux enfants. Ces enjeux qui dépassent de loin le cinema puisque c’est ce que nous laissent les images lorsque le film est terminé… honte ou fierté.

Les discours qui ont entouré le festival ont contribué à dénoncer les évolutions masculinistes, racistes et sexistes portés de par le monde par les mouvements intégristes et politiques au pouvoir, attestant d’une prise de conscience symbolique importante dans le milieu créatif. Il fut, ceci dit , significatif que dans la polémique sur les annonces d’exclusion d’artistes non soumis par Canal plus, il se soit formé deux camps opposés : d’un coté les artistes (réalisateurs, acteurs, scénaristes) et de l’autre l’argent (investisseursmaisaussi syndicats)